Adresses IP réservées et plages spéciales
Une partie de l'espace d'adressage n'appartient à personne et ne circulera jamais sur Internet : réseaux privés, bouclage, documentation, multicast, mécanismes de transition. Voici la table de référence complète, IPv4 et IPv6, avec pour chaque plage sa taille exacte, la RFC qui la définit et ce que vous rencontrez concrètement derrière.
L'essentiel
- Une vingtaine de blocs IPv4 et autant de blocs IPv6 sont soustraits à l'usage général par l'IANA, dans deux registres appelés Special-Purpose Address Registry ; les tableaux ci-dessous en reprennent le contenu.
- Les trois plages privées de la RFC 1918 totalisent 17,9 millions d'adresses IPv4, soit environ 0,42 % de l'espace IPv4.
- Une adresse en
169.254.x.xn'est jamais normale sur un réseau domestique : elle signale un serveur DHCP injoignable. - Une adresse WAN en
100.64.x.xà100.127.x.xsignifie que votre opérateur vous place derrière un CGNAT. - Les plages de documentation (
192.0.2.0/24,2001:db8::/32) existent pour que les exemples ne désignent jamais un vrai serveur.
Pourquoi certaines adresses ne circulent jamais sur Internet
Sur les 4 294 967 296 adresses que compte IPv4, toutes ne sont pas distribuables. L'IANA, l'autorité qui gère l'espace d'adressage mondial, en met une partie de côté dans un registre dédié, le IANA IPv4 Special-Purpose Address Registry, doublé d'un registre équivalent pour IPv6. Chaque entrée y est adossée à une RFC de l'IETF qui explique à quoi la plage sert et quel comportement les équipements doivent adopter.
Ce n'est pas une convention purement théorique. Les opérateurs appliquent sur leurs routeurs de bordure des listes de filtrage appelées filtres bogons : de l'anglais bogus, factice. Un paquet dont l'adresse source appartient à une plage réservée y est jeté avant même d'entrer dans le réseau. La raison est très concrète : usurper une adresse source privée est le premier réflexe d'une attaque par déni de service, puisque la victime ne peut ni répondre ni remonter à l'émetteur. Filtrer ces plages coupe la manœuvre à la racine.
Les filtres bogons se déclinent en deux familles. Les bogons au sens strict recensent les plages réservées de façon permanente : elles ne changent pratiquement jamais, et un opérateur peut les coder une fois pour toutes. Les bogons complets incluent en plus les blocs que l'IANA n'a pas encore délégués à un registre régional : une liste qui, elle, évoluait beaucoup à l'époque où l'IANA distribuait encore des /8. Aujourd'hui que le stock central est épuisé, la seconde liste s'est presque figée, mais des filtres oubliés continuent parfois de bloquer des plages pourtant attribuées depuis des années.
Conséquence pratique pour vous : si un service vous répond depuis une adresse réservée, ou si votre machine émet du trafic avec une telle source vers Internet, quelque chose est mal configuré. C'est aussi pourquoi une recherche sur notre outil de recherche d'adresse IP ne renvoie aucune géolocalisation pour 192.168.1.1 : cette adresse existe simultanément dans des dizaines de millions de foyers et ne désigne aucun point du globe.
Table complète des plages IPv4 réservées
Les plages ci-dessous proviennent du registre des adresses IPv4 à usage spécial de l'IANA et des RFC citées. La colonne « Routable » indique si une adresse de la plage peut légitimement apparaître comme source ou destination d'un paquet sur l'Internet public : quelques préfixes anycast de service, comme ceux du projet AS112, sont bel et bien annoncés en BGP.
| Plage | Nombre d'adresses | Usage | RFC | Routable sur Internet |
|---|---|---|---|---|
0.0.0.0/8 |
16 777 216 | « Ce réseau ». Une source 0.0.0.0 signifie « je n'ai pas encore d'adresse » : c'est exactement ce qu'émet un client DHCP dans sa toute première requête. Sur un serveur, 0.0.0.0 a un sens inverse et désigne « toutes les interfaces locales ». |
RFC 1122 | Non |
10.0.0.0/8 |
16 777 216 | Adressage privé. La plus vaste des trois plages de la RFC 1918 : entreprises, hyperviseurs, VPN d'entreprise et opérateurs internes s'y installent. C'est aussi la plage à privilégier chez soi pour éviter les conflits en télétravail. | RFC 1918 | Non |
100.64.0.0/10 |
4 194 304 | Espace partagé (CGNAT). Réservé aux opérateurs pour numéroter les abonnés derrière un NAT de grande taille. Couvre 100.64.0.0 à 100.127.255.255 : si l'interface WAN de votre box y figure, vous n'avez pas d'adresse publique à vous. |
RFC 6598 | Non |
127.0.0.0/8 |
16 777 216 | Bouclage. Un paquet destiné à cette plage ne quitte jamais la machine. Toute la plage fonctionne, pas seulement 127.0.0.1 : 127.0.0.2 répond aussi, ce dont se servent certaines listes noires DNS pour coder un motif de blocage. |
RFC 1122 | Non |
169.254.0.0/16 |
65 536 | Lien-local (APIPA). Adresse que le système s'attribue seul quand aucun serveur DHCP ne répond ; elle ne permet de dialoguer qu'avec les machines du même segment physique. Sur un réseau domestique, c'est le symptôme d'une panne. | RFC 3927 | Non |
172.16.0.0/12 |
1 048 576 | Adressage privé. Attention à la frontière : la plage va de 172.16.0.0 à 172.31.255.255, et 172.32.0.0 est une adresse publique. Docker y installe par défaut ses réseaux de conteneurs, à partir de 172.17.0.0/16. |
RFC 1918 | Non |
192.0.0.0/24 |
256 | Affectations de protocole IETF. Réservoir dans lequel l'IETF taille des micro-blocs pour des mécanismes très précis, listés juste en dessous. Rien n'y est délégué à un opérateur ni à un particulier. | RFC 6890 | Non |
192.0.0.0/29 |
8 | Continuité de service IPv4 (DS-Lite). Numérote les deux extrémités du tunnel entre la box de l'abonné et le concentrateur de l'opérateur, chez les fournisseurs qui livrent de l'IPv6 natif et transportent l'IPv4 par-dessus. | RFC 7335 | Non |
192.0.0.8/32 |
1 | Adresse IPv4 « factice ». À utiliser quand un équipement a besoin d'une adresse IPv4 pour satisfaire une contrainte logicielle, mais ne doit jamais l'émettre sur le réseau. | RFC 7600 | Non |
192.0.0.9/32 |
1 | Anycast PCP. Adresse fixe permettant à un hôte de joindre le serveur Port Control Protocol de son réseau sans le configurer, pour demander une redirection de port automatique. | RFC 7723 | Oui |
192.0.0.10/32 |
1 | Anycast TURN. Même principe pour la découverte automatique d'un serveur TURN, le relais utilisé par la visioconférence lorsque la connexion directe entre deux pairs échoue. | RFC 8155 | Oui |
192.0.0.170/32, 192.0.0.171/32 |
2 | Découverte NAT64/DNS64. Adresses renvoyées par le nom spécial ipv4only.arpa : un client les résout pour déduire quel préfixe NAT64 son réseau utilise, mécanisme central des réseaux mobiles en IPv6 seul. |
RFC 7050, RFC 8880 | Non |
192.0.2.0/24 |
256 | TEST-NET-1, plage de documentation. Réservée aux manuels, captures d'écran et articles techniques. Aucun équipement n'est censé l'accepter, ce qui garantit qu'un exemple copié-collé ne joindra jamais une vraie machine. | RFC 5737 | Non |
192.31.196.0/24 |
256 | AS112-v4. Préfixe anycast du projet AS112, qui absorbe les requêtes DNS inverses portant sur des adresses privées et échappées vers Internet par des réseaux mal configurés. Sans lui, ces requêtes noieraient les serveurs racine. | RFC 7535 | Oui |
192.52.193.0/24 |
256 | AMT (Automatic Multicast Tunneling). Adresse anycast des relais qui transportent un flux multicast à travers des réseaux qui ne savent pas le router, typiquement pour la diffusion vidéo. | RFC 7450 | Oui |
192.88.99.0/24 |
256 | Relais 6to4 anycast, déprécié. Servait à joindre automatiquement le relais 6to4 le plus proche. Le mécanisme s'est révélé si peu fiable (chemins asymétriques, relais sans opérateur responsable) que la RFC 7526 l'a retiré en 2015. | RFC 7526 | Non |
192.168.0.0/16 |
65 536 | Adressage privé. La plage des box grand public, presque toujours découpée en un seul /24 (192.168.0.0/24 ou 192.168.1.0/24). Sa banalité en fait la principale source de conflits d'adressage en VPN. |
RFC 1918 | Non |
192.175.48.0/24 |
256 | AS112, délégation directe. Second préfixe anycast du même projet, utilisé pour les zones DNS déléguées directement aux serveurs AS112 plutôt que redirigées. | RFC 7534 | Oui |
198.18.0.0/15 |
131 072 | Bancs de test réseau. Réservée aux mesures de performance d'équipements en laboratoire, pour éviter que du trafic de test à haut débit ne s'échappe vers Internet. Certains logiciels la détournent comme plage interne, ce qui n'est pas son objet. | RFC 2544 | Non |
198.51.100.0/24 |
256 | TEST-NET-2. Deuxième plage de documentation, utile lorsqu'un exemple doit montrer deux réseaux distincts sans ambiguïté, par exemple les deux extrémités d'un tunnel. | RFC 5737 | Non |
203.0.113.0/24 |
256 | TEST-NET-3. Troisième plage de documentation, employée par convention pour représenter une adresse « publique » fictive face à un réseau privé en 192.0.2.0/24. |
RFC 5737 | Non |
224.0.0.0/4 |
268 435 456 | Multicast (ex-classe D). Adresses de groupe et non d'hôte. 224.0.0.0/24 ne franchit jamais un routeur (224.0.0.251 = mDNS, utilisé par Bonjour et les imprimantes réseau), 232.0.0.0/8 est réservé au multicast source-spécifique et 239.0.0.0/8 à l'usage privé. |
RFC 5771 | Non |
240.0.0.0/4 |
268 435 456 | Réservé pour usage futur (ex-classe E). Un seizième de l'espace IPv4 gelé depuis 1989. Des propositions de le libérer reviennent régulièrement, mais trop d'équipements le refusent en dur pour qu'il soit exploitable à court terme. | RFC 1112 | Non |
255.255.255.255/32 |
1 | Diffusion limitée. Destination d'un paquet qui doit être entendu par toutes les machines du lien sans jamais être routé : c'est l'adresse à laquelle un client DHCP envoie sa demande initiale, faute de connaître son serveur. | RFC 919, RFC 8190 | Non |
Aucun résultat.
Astuce : pour vérifier à quel réseau appartient précisément une adresse, ou pour découper une plage privée en sous-réseaux, passez par notre calculateur de sous-réseau. La table des masques CIDR donne la correspondance entre notation /n, masque décimal et nombre d'hôtes.
Table complète des plages IPv6 réservées
IPv6 réserve proportionnellement beaucoup moins d'espace, mais chaque bloc y est immense : un simple /32 contient déjà 4 294 967 296 réseaux /64, soit autant de sous-réseaux qu'il existe d'adresses IPv4 au total. Les tailles sont donc exprimées en puissances de deux.
| Plage | Nombre d'adresses | Usage | RFC | Routable sur Internet |
|---|---|---|---|---|
::/128 |
1 | Adresse non spécifiée. Utilisée comme source tant qu'une interface n'a pas encore d'adresse valide, notamment pendant la détection d'adresse dupliquée au démarrage. Elle ne peut jamais être une destination. | RFC 4291 | Non |
::1/128 |
1 | Bouclage. L'équivalent de 127.0.0.1, mais réduit à une seule adresse au lieu de 16,7 millions : IPv6 n'a pas jugé utile de gaspiller un bloc entier pour cet usage. |
RFC 4291 | Non |
::ffff:0:0/96 |
2³² (4 294 967 296) | Adresses IPv4 mappées. Représentation d'une adresse IPv4 dans une structure IPv6, sous la forme ::ffff:192.0.2.1. Vous les croisez dans les journaux d'un serveur en double pile, jamais sur le câble : elles ne servent qu'à l'interface de programmation des sockets. |
RFC 4291 | Non |
64:ff9b::/96 |
2³² (4 294 967 296) | Préfixe NAT64 bien connu. Une passerelle NAT64 y encode l'adresse IPv4 de destination : 64:ff9b::192.0.2.1. C'est le mécanisme qui permet à un mobile en IPv6 seul d'atteindre un site resté en IPv4. |
RFC 6052 | Oui |
64:ff9b:1::/48 |
2⁸⁰ | Préfixe NAT64 à usage local. Complète le précédent quand un réseau exploite plusieurs traducteurs et doit les distinguer, ou quand la traduction reste interne au réseau. | RFC 8215 | Non |
100::/64 |
2⁶⁴ | Trou noir de rejet. Tout paquet destiné à ce bloc est jeté silencieusement. Un opérateur s'en sert pour détourner du trafic indésirable vers un puits sans mobiliser de ressources, technique de mitigation dite remote triggered black hole. | RFC 6666 | Non |
2001::/23 |
2¹⁰⁵ | Affectations de protocole IETF. Réservoir global dont sont extraits Teredo, AMT, ORCHIDv2, AS112-v6 et les blocs de bancs d'essai listés ci-dessous. Un préfixe en 2001:0… très court est donc rarement une adresse ordinaire. |
RFC 2928 | Non |
2001::/32 |
2⁹⁶ | Teredo. Encapsule IPv6 dans de l'UDP sur IPv4 pour traverser un NAT sans coopération de la box. Activé d'office sur d'anciennes versions de Windows, il est aujourd'hui abandonné au profit de l'IPv6 natif. | RFC 4380 | Oui |
2001:2::/48 |
2⁸⁰ | Bancs d'essai IPv6. Équivalent de 198.18.0.0/15 : réservé aux mesures de performance d'équipements en laboratoire, pour que le trafic de test ne puisse pas fuir. |
RFC 5180 | Non |
2001:3::/32 |
2⁹⁶ | AMT. Pendant IPv6 du tunnel multicast automatique, avec le même rôle de relais anycast que 192.52.193.0/24 en IPv4. |
RFC 7450 | Oui |
2001:4:112::/48 |
2⁸⁰ | AS112-v6. Version IPv6 du service qui absorbe les requêtes DNS inverses portant sur des adresses non routables. | RFC 7535 | Oui |
2001:10::/28 |
2¹⁰⁰ | ORCHID, première version, retirée en 2014. Le bloc a été rendu et ne doit plus apparaître nulle part ; on le trouve encore dans de vieilles documentations. | RFC 4843 | Non |
2001:20::/28 |
2¹⁰⁰ | ORCHIDv2. Identifiants cryptographiques ayant la forme d'une adresse IPv6 mais désignant une clé publique, pas un emplacement réseau : le protocole HIP en est le principal usager. L'IANA les décrit comme globalement accessibles, mais aucun opérateur ne les annonce en BGP. | RFC 7343 | Non |
2001:30::/28 |
2¹⁰⁰ | Étiquettes DRIP. Identifiants construits sur le même principe qu'ORCHIDv2, mais destinés à l'identification à distance des drones civils, exigée par les réglementations aériennes. | RFC 9374 | Non |
2001:db8::/32 |
2⁹⁶ | Documentation. La plage des exemples IPv6, présente dans pratiquement toutes les RFC et tous les manuels sérieux : y compris les schémas de ce site. Sa notation courte en a fait un réflexe universel. | RFC 3849 | Non |
2002::/16 |
2¹¹² | 6to4. Dérivait automatiquement un préfixe IPv6 de votre adresse IPv4 publique : 192.0.2.4 donnait 2002:c000:0204::/48. Le mécanisme fonctionne encore mais est considéré comme abandonné, faute de relais fiables. |
RFC 3056 | Oui |
2620:4f:8000::/48 |
2⁸⁰ | AS112, délégation directe en IPv6. Second préfixe anycast du projet, homologue de 192.175.48.0/24. |
RFC 7534 | Oui |
3fff::/20 |
2¹⁰⁸ | Documentation, seconde plage. Ajoutée en 2024 parce que 2001:db8::/32 devenait trop étroite pour illustrer des architectures réalistes, où un opérateur manipule des blocs bien plus larges. |
RFC 9637 | Non |
5f00::/16 |
2¹¹² | Identifiants de segment SRv6. Bloc réservé en 2024 pour le routage par segments sur IPv6, afin que les opérateurs cessent de puiser dans leur espace global pour numéroter des segments internes. | RFC 9602 | Non |
fc00::/7 |
2¹²¹ | Adresses locales uniques (ULA). L'équivalent IPv6 des adresses privées. Seule la moitié haute, fd00::/8, est définie ; fc00::/8 reste inutilisée faute d'accord sur un registre central. |
RFC 4193 | Non |
fd00::/8 |
2¹²⁰ | ULA assignées localement. Vous tirez 40 bits au hasard pour former votre préfixe /48, par exemple fd4e:19a2:7c03::/48. Deux réseaux tirés indépendamment n'ont pratiquement aucune chance de se recouvrir : l'inverse exact du problème des 192.168.1.0/24. |
RFC 4193 | Non |
fe80::/10 |
2¹¹⁸ | Lien-local. Toute interface IPv6 active en possède une, dérivée de l'adresse MAC ou tirée au hasard. Elle porte la découverte de voisins et sert d'adresse de passerelle par défaut. En pratique seul fe80::/64 est utilisé, le reste du bloc étant laissé vide. |
RFC 4291 | Non |
fec0::/10 |
2¹¹⁸ | Site-local, obsolète. Premier équivalent IPv6 des adresses privées, retiré en 2004 : la notion de « site » n'ayant jamais été définie clairement, les implémentations divergeaient. Remplacé par fc00::/7. |
RFC 3879 | Non |
ff00::/8 |
2¹²⁰ | Multicast. Le second octet code la portée : ff02:: pour le lien (ff02::1 désigne tous les nœuds, ff02::2 tous les routeurs), ff05:: pour le site, ff0e:: pour le global. IPv6 n'ayant pas de diffusion générale, le multicast la remplace intégralement. |
RFC 4291 | Non |
Aucun résultat.
Les adresses privées : le triptyque RFC 1918
Publiée en 1996, la RFC 1918 a fait un choix qui structure encore tous les réseaux d'aujourd'hui : mettre de côté trois blocs, de trois tailles très différentes, pour l'usage interne. Un /8 avec 10.0.0.0, seize /16 contigus avec 172.16.0.0/12, et 256 /24 avec 192.168.0.0/16. Cette gradation correspondait aux anciennes classes A, B et C : chaque organisation devait pouvoir prendre un bloc à sa mesure.
Ces adresses ne sont uniques qu'à l'intérieur d'un réseau. C'est précisément ce qui permet à des dizaines de millions de foyers d'utiliser simultanément 192.168.1.1 sans se gêner : le NAT de votre box réécrit les adresses au passage, et Internet ne voit jamais que l'adresse publique de la ligne.
Laquelle choisir chez soi
Sur un réseau domestique, la réponse est contre-intuitive : évitez 192.168.0.0/24 et 192.168.1.0/24. Ce ne sont pas les plus mauvaises techniquement, ce sont les plus répandues, et c'est justement le problème. Le jour où vous montez un VPN entre votre domicile et celui d'un proche, ou entre votre logement et le réseau de votre employeur, si les deux extrémités emploient 192.168.1.0/24, la connexion s'établit mais rien ne fonctionne.
La mécanique de la panne est simple. Votre ordinateur veut joindre 192.168.1.20, le serveur de fichiers distant. Sa table de routage lui indique que 192.168.1.0/24 est directement accessible sur son propre lien : le paquet ne prend jamais le tunnel et part chercher une machine locale qui n'existe pas, ou pire, en trouve une autre. Aucun réglage du VPN ne corrige cela, parce que le conflit se joue avant lui, dans la décision de routage de la machine.
Conseil pratique : numérotez votre réseau domestique dans un /24 improbable tiré de 10.0.0.0/8, par exemple 10.37.94.0/24. Le choix est gratuit, il tient en trois minutes dans l'interface de la box, et il vous épargne des heures de dépannage le jour où vous relierez deux réseaux. Fuyez 10.0.0.0/24 et 10.0.1.0/24, aussi surchargées que leurs cousines en 192.168.
Attention si vous renumérotez : les baux DHCP en cours restent valables jusqu'à leur expiration, et les appareils qui ont une adresse fixe (imprimante, NAS, caméra, domotique) devront être repris un par un. Notre guide sur le DHCP explique comment réduire la durée des baux avant une bascule pour limiter la casse.
100.64.0.0/10 : l'adresse que vous voyez sans la comprendre
Quand la RFC 6598 a réservé 100.64.0.0/10 en 2012, ce n'était pas pour créer une quatrième plage privée. Le besoin était différent : les opérateurs commençaient à manquer d'adresses IPv4 publiques et devaient partager une même adresse entre plusieurs abonnés, technique appelée CGNAT ou Carrier-Grade NAT. Il leur fallait un espace pour numéroter le réseau entre leurs équipements et les box, sans utiliser 10.0.0.0/8 : que les clients emploient déjà chez eux, ce qui aurait provoqué exactement le conflit décrit plus haut, mais à l'échelle d'un opérateur entier.
Le diagnostic est facile à poser et ne demande aucun outil particulier. Ouvrez l'interface d'administration de votre box et relevez l'adresse de son interface WAN, parfois appelée « adresse Internet » ou « adresse publique ». Comparez-la ensuite à l'adresse que ce site affiche sur sa page d'accueil, qui est celle réellement vue depuis Internet.
- Les deux adresses sont identiques : vous disposez d'une adresse IPv4 publique dédiée. Vous pouvez ouvrir des ports et héberger un service chez vous.
- La box affiche une adresse entre
100.64.0.0et100.127.255.255: vous êtes derrière un CGNAT. L'adresse publique affichée par le site est partagée avec d'autres abonnés. - La box affiche une adresse en
10.x,172.16 à 31.xou192.168.x: soit votre opérateur emploie de l'adressage privé côté réseau, soit un second routeur s'intercale et vous êtes en double NAT.
Être derrière un CGNAT n'a rien d'illégitime, mais cela ferme des portes : pas de redirection de port, donc pas de serveur de jeu, pas de caméra accessible depuis l'extérieur, pas d'accès à votre NAS sans service tiers. En France, la situation varie selon les opérateurs et selon les offres, notamment mobiles et fibres d'entrée de gamme. Bonne nouvelle : IPv6 échappe entièrement au problème, puisque chaque abonné y reçoit un préfixe entier. Notre guide activer IPv6 chez soi détaille la marche à suivre.
169.254.x.x : le signe qu'une chose ne va pas
Une adresse en 169.254.x.x n'est jamais attribuée par un serveur : c'est la machine qui se l'invente. Le mécanisme, décrit par la RFC 3927 et souvent appelé APIPA sous Windows, se déclenche après plusieurs tentatives DHCP restées sans réponse. Le système tire une adresse au hasard dans 169.254.1.0-169.254.254.255, vérifie par ARP que personne ne l'utilise, puis s'en contente.
Le résultat est un réseau dégradé mais pas totalement mort : deux machines du même segment tombées en APIPA peuvent se voir. En revanche, il n'y a ni passerelle ni serveur DNS, donc aucun accès à Internet. C'est le fameux « connecté, mais sans accès à Internet » de Windows.
Pour l'observer directement :
ipconfig # Windows ip -4 addr show # Linux ipconfig getifaddr en0 # macOS, interface Wi-Fi
Les causes, dans l'ordre de fréquence : le câble Ethernet est débranché ou la prise murale n'est pas raccordée ; le Wi-Fi est associé à un point d'accès isolé du reste du réseau ; le service DHCP de la box est désactivé, souvent après une manipulation dans son interface ; la plage d'adresses distribuables est épuisée, cas classique dans une salle de réunion où trop d'appareils ont pris un bail ; ou un pare-feu local bloque le trafic DHCP.
Le premier réflexe consiste à forcer une nouvelle demande, avec ipconfig /renew sous Windows ou en désactivant puis réactivant l'interface. Si l'adresse APIPA revient, le problème est en amont de votre machine. Le fonctionnement complet du protocole et ses points de panne sont détaillés dans notre guide le DHCP expliqué.
Attention : le pendant IPv6, fe80::/10, n'a rien d'anormal : chaque interface IPv6 possède en permanence une adresse lien-local, même quand tout fonctionne. Ne confondez pas les deux situations.
Les plages de documentation
Trois blocs IPv4 (192.0.2.0/24, 198.51.100.0/24, 203.0.113.0/24) et deux blocs IPv6 (2001:db8::/32 et, depuis 2024, 3fff::/20) existent pour une raison que l'on mesure mal tant qu'on n'a pas connu l'incident : sans eux, chaque exemple publié désigne une machine réelle.
L'histoire des réseaux est pleine de serveurs choisis au hasard dans un manuel puis matraqués pendant des années par des lecteurs qui recopiaient l'exemple sans réfléchir, et de configurations de production copiées depuis un tutoriel avec l'adresse d'illustration laissée telle quelle. Les plages de documentation coupent court : elles ne sont attribuées à personne, elles sont filtrées par les opérateurs, et une configuration erronée échoue immédiatement au lieu de gêner un tiers.
C'est la raison pour laquelle chaque exemple d'adresse « publique » de ce site est pris dans 203.0.113.0/24 ou 2001:db8::/32. Si vous rencontrez un tutoriel qui illustre une redirection de port ou une règle de pare-feu avec une adresse publique quelconque, c'est un signal de qualité douteuse : l'auteur a probablement recopié sa propre configuration sans la nettoyer, et vous a peut-être exposé son réseau au passage.
Reconnaître rapidement une plage
Dans la pratique, quelques repères suffisent à identifier une adresse d'un coup d'œil, sans consulter de table.
| Ce que vous voyez | Ce que cela signifie |
|---|---|
10., 172.16. à 172.31., 192.168. | Réseau privé : un appareil de votre réseau local, ou d'un réseau d'entreprise. |
100.64. à 100.127. | Espace opérateur : vous êtes derrière un CGNAT. |
127. | Votre propre machine, jamais une autre. |
169.254. | Auto-configuration : le DHCP n'a pas répondu. |
192.0.2., 198.51.100., 203.0.113. | Exemple tiré d'une documentation, pas une vraie adresse. |
| Premier octet de 224 à 239 | Multicast : une adresse de groupe, pas d'hôte. |
| Premier octet de 240 à 255 | Bloc réservé, ou diffusion pour 255.255.255.255. |
:: ou ::1 | Adresse non spécifiée ou bouclage IPv6. |
Commence par fe80: | Lien-local IPv6 : normal, présent sur toute interface active. |
Commence par fd | ULA : l'équivalent IPv6 d'une adresse privée. |
Commence par ff | Multicast IPv6. |
2001:db8: ou 3fff: | Documentation IPv6. |
::ffff: suivi d'une IPv4 | Adresse IPv4 mappée, typique des journaux d'un serveur en double pile. |
Deux pièges reviennent souvent. Le premier concerne 172.16.0.0/12 : la plage s'arrête à 172.31.255.255, si bien que 172.32.5.1 est une adresse publique tout à fait ordinaire. Le second tient à la lecture des préfixes IPv6 abrégés, où l'omission des zéros peut tromper l'œil ; les différences entre les deux protocoles sont reprises dans notre comparatif IPv4 et IPv6, et les termes techniques employés ici sont définis dans le glossaire du réseau.
Questions fréquentes
Comment savoir si une adresse IP est privée ou publique ?
Comparez-la aux trois plages de la RFC 1918 : 10.0.0.0/8, 172.16.0.0/12 (soit 172.16 à 172.31) et 192.168.0.0/16. Ajoutez 100.64.0.0/10, qui est ni privée ni réellement publique : réservée au partage d'adresses entre abonnés d'un même opérateur, et non routable sur l'Internet global. Le plus simple reste de comparer l'adresse affichée par votre système à celle que voit ce site sur la page d'accueil : si elles diffèrent, la première est privée. Notre guide IP publique et IP privée détaille la distinction.
Puis-je utiliser une adresse publique quelconque dans mon réseau local ?
Techniquement oui, rien ne vous en empêche. Concrètement, c'est une très mauvaise idée : si vous numérotez votre réseau en 203.0.113.0/24, vos machines ne pourront plus joindre les vrais serveurs hébergés dans cette plage, puisque votre routeur croira qu'ils sont locaux. Ce détournement d'espace public s'appelle du squatting d'adresses, et il provoque des pannes très difficiles à diagnostiquer. Les plages réservées existent précisément pour éviter cela.
Pourquoi 192.168.1.1 est-elle l'adresse de tant de box ?
Par pur effet d'entraînement historique. La RFC 1918 laisse le choix entre trois plages ; les premiers routeurs grand public ont retenu 192.168.0.0/24 ou 192.168.1.0/24 parce que 256 adresses suffisent à un foyer et que la notation est courte. Les constructeurs suivants ont copié cet usage, la documentation et les forums l'ont ancré, et il est devenu de fait le standard des réseaux domestiques.
Les adresses en 100.64.x.x sont-elles des adresses privées ?
Non, au sens strict. La RFC 6598 les qualifie d'« espace partagé » : elles sont réservées aux opérateurs pour numéroter les abonnés derrière un CGNAT. Elles ne sont pas routées sur Internet, mais elles ne vous appartiennent pas non plus : ne les utilisez pas dans votre réseau, elles entreraient en conflit avec l'adressage de votre fournisseur d'accès.
Deux réseaux reliés par VPN utilisent la même plage : que faire ?
C'est le conflit d'adressage classique, et il n'existe pas de correctif magique. La bonne solution est de renuméroter l'un des deux réseaux dans une plage improbable de 10.0.0.0/8. À défaut, certains routeurs proposent un NAT dit « double » ou NAT overlap, qui traduit le réseau distant vers une plage fictive ; cela fonctionne mais casse tout ce qui transporte une adresse IP dans les données, comme la voix sur IP ou certains partages de fichiers.
Le bloc 240.0.0.0/4 pourrait-il résoudre la pénurie d'IPv4 ?
268 millions d'adresses dorment effectivement dans 240.0.0.0/4, réservé « pour usage futur » depuis 1989, et des propositions de le libérer reviennent régulièrement à l'IETF. L'obstacle est pratique : d'innombrables piles réseau, pare-feu et équipements refusent ces adresses en dur, et il faudrait les mettre à jour tous avant que le bloc soit exploitable. La transition vers IPv6 reste la seule réponse de fond.